Technique street art et graffiti : chaque methode expliquee de A a Z
Le street art graffiti ne se limite pas a la bombe aerosol. Derriere ce terme generique se cache une dizaine de techniques street art differentes, chacune avec son histoire, ses outils et ses contraintes. Du pochoir au collage, de la mosaique au yarn bombing, ce guide passe en revue toutes les methodes utilisees par les artistes de rue.
La bombe aerosol : l'outil roi du graffiti
Quand on pense graffiti, on pense bombe de peinture. Et pour cause : l'aerosol est l'instrument fondateur du mouvement. Les premieres bombes utilisees par les graffeurs des annees 1970 etaient des produits industriels detournes de leur usage initial. Rustoleum, Krylon, Red Devil : ces marques de peinture menagere sont devenues les outils d'un art nouveau.
Aujourd'hui, des marques specialisees fabriquent des bombes concues specifiquement pour le graffiti et le street art. Montana, Molotow, Flame, Ironlak proposent des gammes de couleurs etendues (plus de 200 teintes chez certains fabricants), avec des pressions et des consistances adaptees a differents usages. La pression haute permet de couvrir rapidement de grandes surfaces. La pression basse offre plus de controle pour le detail.
Le "cap" (ou "buse") est l'element qui determine le type de trait. Un cap fin (skinny) produit un trait precis, ideal pour les contours et les details. Un cap large (fat) projette un jet puissant, parfait pour le remplissage rapide. Il existe des dizaines de types de caps, et chaque graffeur a ses preferences. Certains vont jusqu'a modifier leurs caps pour obtenir des effets uniques.
La technique street art de l'aerosol demande des annees de pratique. Controler la distance entre la bombe et le mur, gerer les coulures, creer des degrades, maitriser les effets de transparence : tout cela s'apprend par l'experience. Les "black books" (carnets de croquis) servent de terrain d'entrainement. Le graffeur dessine ses lettres au crayon et au marqueur avant de les reproduire sur un mur.
Le travail a la bombe implique aussi des considerations de sante. Les solvants contenus dans les aerosols sont toxiques. Les graffeurs experimentes portent des masques respiratoires et des gants. Les peintures a base d'eau, moins nocives, se sont developpees ces dernieres annees, mais n'offrent pas toujours la meme intensite de couleur.
Le pochoir (stencil) : precision et rapidite
Le pochoir est la technique street art qui a fait la reputation de la scene francaise. Blek le Rat l'a popularisee a Paris des 1981, et elle a ensuite ete reprise par des artistes du monde entier, Banksy en tete.
Le principe est simple : decouper une forme dans un materiau rigide (carton, plastique, acetate, metal), plaquer cette matrice contre le mur, et projeter la peinture a travers les ouvertures. Le resultat est une image nette, reproductible et realisable en quelques secondes.
Mais la simplicite du geste final cache un travail de preparation considerable. La creation du pochoir commence par un dessin ou une photographie, qui est ensuite simplifie en zones claires et sombres. Chaque zone doit etre reliee au reste du pochoir par des "ponts" (les parties non decoupees qui maintiennent la structure). La decoupe se fait au cutter, au scalpel ou au laser pour les modeles les plus precis.
Les pochoirs multicouches sont la forme la plus elaboree. Chaque couche correspond a une couleur ou a un niveau de detail. Un portrait realiste peut necessiter cinq, huit, parfois douze couches superposees. L'alignement de chaque couche doit etre millimetrique. C215, l'un des plus grands portraitistes du street art, utilise cette methode pour creer des visages d'un realisme saisissant.
L'avantage du pochoir pour le street art illegal est evident : la rapidite d'execution. Un pochoir complexe peut etre applique en moins de trente secondes. Le temps d'exposition au risque d'arrestation est minimal. C'est pour cette raison que le pochoir est devenu l'arme de choix des artistes engages qui veulent diffuser un message dans l'espace public.
Le collage et le wheatpaste
Le collage, aussi appele "affichage sauvage" ou "wheatpaste" (du nom de la colle a base de farine utilisee), consiste a coller des images imprimees ou peintes sur les murs. C'est une technique ancienne (les affiches politiques et publicitaires existent depuis des siecles) reinventee par les artistes urbains.
Le processus commence en atelier. L'artiste cree son image sur papier, que ce soit par le dessin, la peinture, la serigraphie ou l'impression numerique. Le papier est ensuite enduit de colle (un melange d'eau et de farine, ou de la colle a papier peint) et applique sur le mur. En sechant, le papier adhefe a la surface et forme une image qui peut resister plusieurs mois, voire des annees.
JR, le celebre artiste street art francais, a pousse cette technique a son extreme avec des portraits photographiques de plusieurs metres de haut colles sur des facades d'immeubles. Ernest Pignon-Ernest, des les annees 1960, collait des serigraphies grandeur nature dans les rues de Nice et de Paris.
Le collage a plusieurs avantages. Il permet de travailler en studio, dans le confort et sans pression, puis d'intervenir tres rapidement dans la rue. Il rend possible la reproduction en serie (un meme visuel peut etre colle dans plusieurs villes). Et il est moins "destructeur" que la peinture : le papier se degrade naturellement et peut etre retire sans endommager le mur.
Les stickers (autocollants) sont une variante minimaliste du collage. De petite taille, ils se posent en quelques secondes sur n'importe quelle surface : poteaux, boites aux lettres, panneaux de signalisation, cabines telephoniques. Des artistes comme Invader ont commence par les stickers avant de passer a des formats plus imposants.
La mosaique urbaine
La mosaique est l'une des techniques street art les plus durables. Contrairement a la peinture, qui s'efface avec le temps, ou au papier, qui se decompose, les tesselles de ceramique ou de verre peuvent tenir des decennies. C'est ce qui rend les oeuvres d'Invader si speciales : certaines de ses mosaiques, posees il y a plus de vingt ans, sont encore intactes.
La preparation se fait en atelier. L'artiste assemble les tesselles (petits carres de ceramique, de verre ou de miroir) sur un support (generalement un panneau de bois ou de plastique), en suivant un modele pixelise. Le resultat ressemble a un ecran de jeu video 8-bit, ce qui explique le choix d'Invader de representer des personnages de Space Invaders et d'autres jeux retro.
La pose en exterieur se fait avec du ciment-colle ou de la colle epoxy. L'artiste doit trouver une surface plane et propre, appliquer la colle et presser la mosaique contre le mur. L'operation prend quelques minutes, mais la fixation est solide. Retirer une mosaique sans la casser est quasi impossible, ce qui pose des problemes aux proprietaires qui n'en veulent pas, mais aussi aux voleurs qui tentent de les arracher pour les revendre.
Au-dela d'Invader, d'autres artistes utilisent la mosaique dans le street art. Ememem, base a Lyon, comble les nids-de-poule et les fissures dans les trottoirs avec des mosaiques colorees. Son projet "Flacking" transforme les defauts de la voirie en petites oeuvres d'art. C'est une approche reparatrice du street art : au lieu d'ajouter quelque chose sur un mur, il comble un manque dans le sol.
La fresque murale : peindre en grand
La fresque murale est la forme la plus spectaculaire du street art. Des oeuvres de plusieurs dizaines de metres de haut, realisees sur des facades d'immeubles, des pignons, des murs de soutien. Elles transforment radicalement le paysage urbain et sont souvent le resultat de commandes municipales ou de festivals.
La realisation d'une fresque demande une planification rigoureuse. L'artiste commence par un croquis a l'echelle, qu'il reporte ensuite sur le mur a l'aide d'un quadrillage ou d'un projecteur. Les grandes fresques necessitent des nacelles elevatrices ou des echafaudages. Le travail peut durer plusieurs jours, voire plusieurs semaines pour les oeuvres les plus ambitieuses.
Les outils varient selon la taille. Pour les parties larges, les artistes utilisent des rouleaux et de la peinture acrylique exterieure. Pour les details, la bombe aerosol reprend ses droits. Certains artistes combinent les deux, utilisant le rouleau pour les aplats de couleur et la bombe pour les finitions, les degrades et les details fins.
Le 13e arrondissement de Paris est devenu un terrain de reference pour les fresques monumentales. A l'initiative de la galerie Itinerrance et avec le soutien de la mairie, des dizaines de facades ont ete peintes par des artistes internationaux : Shepard Fairey (Obey), D*Face, Conor Harrington, Seth, Pantonio. Le boulevard Vincent-Auriol est une veritable galerie a ciel ouvert.
Cette technique street art est aussi celle qui se rapproche le plus de la peinture traditionnelle. Les fresquistes contemporains utilisent des methodes qui n'auraient pas depayse les peintres de la Renaissance : le report par quadrillage, le travail par couches, la gestion de la perspective a grande echelle. La difference, c'est que leur toile est un mur de beton et que leur public, c'est la rue.
Yarn bombing, light painting et autres techniques
Le street art ne cesse d'inventer de nouvelles formes. Voici quelques techniques street art moins connues mais tout aussi fascinantes.
Le yarn bombing (ou tricot-graffiti) consiste a recouvrir des elements urbains de tricot ou de crochet : poteaux, bancs, arbres, statues, velos abandonnes. Lance par la Texane Magda Sayeg en 2005, le mouvement s'est repandu dans le monde entier. C'est une forme douce et tactile de street art, souvent pratiquee par des collectifs feminins.
Le light painting utilise des sources lumineuses (lampes, neons, lasers) pour creer des images capturees par une photographie en longue exposition. Le resultat n'existe que sur la photo : dans la realite, le geste ne laisse aucune trace. C'est une forme ephemere et immaterielle de street art, a la frontiere avec la performance.
Le reverse graffiti (ou clean tagging) consiste a nettoyer selectivement une surface sale pour creer un motif. L'artiste n'ajoute rien : il retire la salete. Cette technique pose un probleme juridique interessant : comment condamner quelqu'un pour avoir nettoye un mur ? Le Britannique Paul "Moose" Curtis est l'un des pionniers de cette methode.
Le tape art utilise du ruban adhesif (scotch, gaffer, masking tape) pour creer des oeuvres geometriques sur les murs, les sols ou les vitres. L'artiste allemand TAPE OVER a fait de cette technique sa specialite, creant des installations monumentales a base de ruban adhesif noir.
L'anamorphose est une technique de trompe-l'oeil qui deforme une image de telle sorte qu'elle n'apparait correcte que vue sous un angle precis. Le Francais JR l'utilise regulierement, notamment avec ses installations au Louvre (ou il a fait "disparaitre" la pyramide) et sur la muraille de Chine.
Le muralisme 3D cree des illusions de profondeur sur des surfaces planes. Des artistes comme Odeith (Portugal) ou Insane51 (Grece) peignent des fresques qui semblent sortir du mur, visibles en relief avec des lunettes anaglyphes. Ces oeuvres sont concues pour etre photographiees et partagees, ce qui leur donne une viralite enorme sur les reseaux sociaux.
Les outils du graffeur : bombes, caps et marqueurs
Chaque technique street art a ses outils de predilection. Voici un panorama du materiel utilise par les artistes urbains.
Les bombes aerosol sont classees par pression (basse, moyenne, haute), par type de peinture (acrylique, nitro, alkyde) et par opacite. Les marques de reference sont Montana (les gammes Black, Gold et 94), Molotow (Premium, Belton), Flame (Blue, Orange) et Ironlak. Le prix varie de 3 a 12 euros par bombe, selon la qualite et le volume.
Les caps se vendent separement et s'adaptent sur la plupart des bombes. Les plus courants : le NY Fat Cap (trait large et baveux, style old school), le German Outline (trait fin et precis), le Soft Cap (trait moyen, polyvalent), le Needle Cap (trait ultra-fin pour le detail). Un graffeur serieux en possede une collection complete.
Les marqueurs existent en de nombreuses tailles et formules. Les marqueurs a encre permanente (type Pilot, Sakura, Molotow) servent pour les tags de petite taille. Les "mops" (marqueurs a reservoir rechargeable, avec une pointe en feutre ou en mousse) produisent des traits larges et baveaux, parfaits pour les throw-ups rapides. Certains graffeurs fabriquent leurs propres marqueurs a partir de bouteilles vides et de feutres decoupes.
Pour le pochoir : cutters de precision, tapis de decoupe, feuilles d'acetate ou de Mylar, imprimante pour les modeles. Les pochoirs professionnels sont parfois decoupes au laser pour une precision millimetrique.
Pour le collage : colle a papier peint ou melange eau-farine, pinceaux larges ou rouleaux, papier kraft ou papier journal pour les grandes surfaces. Certains artistes utilisent une colle synthetique plus resistante pour les poses durables.
La connexion entre le monde du graffiti et le hip-hop se retrouve aussi dans les outils. Les premieres bombes utilisees par les graffeurs de New York etaient les memes que celles des peintres en batiment des quartiers populaires ou le hip-hop est ne.
Quelle technique choisir ?
Le choix d'une technique street art depend de plusieurs facteurs : le message a transmettre, le lieu d'intervention, le temps disponible, le niveau de risque acceptable et les competences de l'artiste.
Pour un debutant, le pochoir et le sticker sont les portes d'entree les plus accessibles. Ils permettent de preparer le travail en studio et d'intervenir rapidement dans la rue. Le tag a la bombe aerosol, malgre son apparente simplicite, demande des mois de pratique pour etre maitrise.
Pour un artiste qui veut durer dans l'espace urbain, la mosaique est imbattable. Mais elle demande un investissement en materiel et en temps de preparation. Pour un impact visuel maximal avec un budget limite, le collage grand format est la solution. Pour la discretion et la legalite, le reverse graffiti ne laisse aucune trace de peinture.
Les artistes street art francais se distinguent par leur eclectisme. Ils passent volontiers d'une technique a l'autre, melangent les mediums, combinent pochoir et peinture libre, collage et bombe. Cette liberte technique est l'une des forces de la scene francaise.
Quelle que soit la methode choisie, la qualite du travail repose sur les memes principes : la preparation, la pratique, l'observation du lieu et le respect du contexte. Un bon street artiste ne pose pas son oeuvre n'importe ou. Il choisit un mur, un angle, un quartier qui donnera sens a son intervention.
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